Il était une fois les tableaux, les musées, les
statues en marbre. Les visiteurs regardaient les œuvres d’art comme on
feuillette un catalogue, comme on assiste à une pièce de théâtre ou à une
seance de cinéma.
Carsten Holler, Test Site, installation Tate Modern Londres, 2007
Puis un jour des artistes ont brisé ce mur
invisible qui les sépare de leur public, ils ont commencé à proposer des
installations, des pièces, des travaux qui ne prenaient toute leur ampleur que grâce
à la présence des spectateurs. Pour vous donner un exemple, pensez à
l’installation composée de toboggans géants de l’artiste allemand Carsten
Holler (Tate Modern, 2007). Ce n’est pas une simple sculpture, parce que les
visiteurs sont invités à se laisser glisser et en quelque sorte à faire vivre
l’oeuvre.
Le collectif d’artistes italien Studio Azzurro a
inauguré une saison prolifique dans cette pratique de l’interaction entre œuvre
d’art et public en employant des dispositifs technologiques. Je me rappelle
avoir visité une exposition dans laquelle le spectateur était invité à sauter
dans une flaque afin de la voir bouger et de faire des éclaboussures.
Dans l’exposition « La Confusion des
sens », que j’ai visité recemment à Paris, on peut faire l’expérience
d’une série de travaux qui se veulent « interactifs ». Mais dans la
majorité des cas, ce sont surtout les aspects ludiques qui l’emportent.
L’interaction est souvent reduite à un effet spécial, un exploit sans une
réflexion derrière. Ce qui est souvent le risque dans ce genre d’œuvres. A
titre d’exemple, je citerais « Orange » (Véronique Joumard), une
ample paroi peinte en orange avec un pigment thermosensible, sur laquelle on
peut imprimer sa propre trace avec les mains, les doigts, les lèvres : la
peinture change de couleur pendant une dizaine de secondes en gardant le
souvenir de notre passage, puis elle redevient orange.
Même le projet spécial
d’Olafur Eliasson ne va pas au-delà d’une simple interaction superficielle: on
s’immerge dans le noir d’un ascenseur qui monte, silencieusement, au dernière
étage de l’immeuble, où se trouve l’espace d’exposition, comme si rester plongé
dans le noir (mais quand même en compagnie d’une hôtesse) pouvait encore nous
faire peur ou nous impressionner.
Deux œuvres, parmi les autres, proposent une idée
d’interaction plus profonde: l’une est la Traumatèque de Christophe Berdaguer
et Marie Péjus et l’autre est l’installation «Ecriture Nocturne» de Renaud
Auguste-Dormeuil. La première est « un dispositif d’écriture et de
stockage des traumas », c'est-à-dire un système, composé d’un
magnetophone, d’un écran, d’un fauteuil-bulle, qui pousse à une séance
d’auto-hypnose. Le visiteur s’immerge totalement dans ce qu’il voit sur l’écran
et décide de raconter, en l’enregistrant sur une cassette, son trauma. Ainsi
faisant, il se vide de son traumatisme, en lui donnant corps et en même temps
nourrit cette œuvre qui est par conséquent en perpétuelle évolution.
Dans « Ecriture nocturne », on remarque une série de paradoxes et de contradictions: la pièce est eclairée par une lumière très forte, malgré le titre. Les murs sont couverts d’un papier peint en Braille dont les mots reproduisent les noms d’opérations de guerre. Une bande sonore déclame ces opérations qui ont souvent des noms poétiques. Seul un aveugle peut lire (et donc vraiment comprendre, sans l’aide du communiqué de presse, of course) cette installation faite d’images de guerre, qui sont toutefois cachées derrière le blanc aveuglant des murs.
Ces deux derniers exemples montrent que
l’interaction art-public n’est pas un simple gadget glamour et racoleur. Comme
dans le théâtre, le rupture de la quatrième parois pousse les spectateurs à
prendre partie en première personne, en les impliquant dans l’action. Mais cette
intéraction ne doit pas se réduire tout simplement à un cirque, à un modèle
amusant mais stérile.
60 rue de Bassano, Paris
Ouvert du lundi au samedi de 12h à 19h, le dimanche de 11h à 19h, Accès libre
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