Qu’est-ce qu’il y a de mieux que de se réfugier dans un musée d’art contemporain lors d’un dimanche gris et neigeux de janvier? Me voilà donc partie à la découverte du Musée Küppersmühle de Duisburg.
L'escalier du Musée Küppersmühle, par Herzog & De Meuron (photo: Flikr)
Le musée se trouve au bords de l’ancien port de la ville de Duisburg, dans un grand bâtiment en briques qui fût jadis un moulin et un magasin pour la production et le stockage de farine. Küppersmühle signifie en fait « moulins en cuivre ». Le musée a ouvert en 1999 après un restyling des célèbres architectes suisses Herzog & De Meuron : le bâtiment a conservé à l’extérieur son visage d’antan, mais à l’intérieur tout a changé, notamment le grand escalier qui mène aux étages supérieurs, de couleur ocre et de forme sinueuse.
Je ne saurais vous décrire mon immense plaisir lors de ma visite de ce musée presque totalement desert et silencieux. Bien que pas particulièrement passionnée pas la collection, j’ai passé un moment de luxe, de calme et de volupté. Volupté prolongée à la sortie par l’achat de trois catalogues d’expo, à prix d’occasion !
La collection qui est à la base de ce musée, la Sammlung Ströher, est axée sur l’art allemand d’après-guerre, avec un intérêt particulier pour la peinture.
Dans les salles se succèdent les œuvres de Georg Baselitz, A.R. Penck, Hanne Darboven, Candida Höfer, Gerhard Richter, Anselm Kiefer, Markus Lüpertz… et bien d’autres. On suit l’évolution de la peinture allemande à partir des œuvres des années 1960 jusqu’aux folles années 1980.
Les énormes toiles de A. R. Penck (né à Dresde en 1939) par exemple, montrent très bien la tendance d'un genre de peinture très primitive aux traits de pinceau épais et stylisés. Le noir, le rouge et le blanc sont les protagonistes de ces compositions qui rappellent les graffiti ainsi que les peintures préhistoriques. A. R. Penck, dont le vrai nom était Ralf Winkler, n’avait pas été accepté aux Beaux Arts à Berlin Est parce qu’il était consideré comme un dissident. Il est donc autodidacte. Il faut aussi penser qu’à cette époque les reproductions d’œuvres des artistes célèbres étaient en noir et blanc et de très mauvaise qualité. De plus, contrairement à ses collègues comme Baselitz ou Kiefer, Penck resta jusqu’à 1980 enfermé dans les frontières de l’Allemagne de l’Est, sans grand échange avec l’Ouest. Pendant ce temps, ses travaux cartonnaient à l’Ouest où ils étaient vendus sous le manteau par Baselitz et le galeriste Michael Werner. Ce que Penck a essayé de créer, avec ses grands tableaux, c’est un language nouveau qui pouvait reconstruire l’art allemand après ce moment de césure qu'avait été le Nazisme et la guerre. Avec sa peinture, il essaya de trouver une troisième voie entre l’abstraction en vogue à l’Ouest et le réalisme socialiste obligatoire à l’Est.
Dans les toiles d’un autre peintre de cette époque, Georg Baselitz (1938, Deutschbaselitz, d’où son pseudonyme), on trouve la même fureur, la même force d’expression: son signe distinctif réside dans les portraits « upside-down », la tête en bas. On se démande pendant un instant si les monteurs ne se sont pas trompés en installant les peintures… Pourquoi Baselitz a adopté cette façon de peindre, qui est désormais sa véritable « signature » ? Comme Penck, lui aussi a encarné profondement la situation dramatique de la culture allemande d’après-guerre. Comme le dit très bien le critique Rudi Fuchs, c’était comme si on revenait chez soi, après de nombreuses années, et, au lieu de retrouver les meubles à leur place, la maison en ordre, tout est cassé ou volé, les murs en ruine, les meubles déplacés ou ravagés. La première réaction serait de tout remettre en place, de réparer et de ranger. La réponse des artistes de la géneration d’après-guerre était la même : rétablir l’ordre dans la culture, remettre à leur place toutes les manifestations de la culture qui avaient été balayées par la guerre. Et tout ça s'est traduit par d’autres façons de faire de l’art, différent des styles de peinture en vogue à l'époque (abstraction et realisme) : Baselitz trouva son inspiration dans la peinture chrétienne et dans la sculpture africaine. Son intention était de retrouver une tradition artistique allemande qui avait été interrompue avec la guerre.
Un troisième artiste a retenu, je dirais naturellement, mon attention : il s’agit d’Anselm Kiefer. Vous savez que j’aime cet artiste, je vous en ai déjà parlé ici. Kiefer aussi a été un des protagonistes de l’art allemand de ce temps, quoique un peu plus jeune que Baselitz ou Penck (il est naît en 1945). Dans ses travaux, qui allient peinture, sculpture et installation, se trouvent superposées différentes références (mystique biblique, mythologie archaique, histoires et legendes allemandes, visions futuristes de destructions nucleaires…). Ils sont comme un voyage existentiel à travers l’histoire allemande, mais – je ne sais pas pourquoi – se chargent de significations universelles. Elles nous parlent à tous. Elles sont toujours très actuelles, même celles datant des années 1980.Par contre, je n’arrive pas à saisir l’actualité des peintures de Penck et Baselitz (et de Lüpertz et Immendorf, pour en citer d’autres de la même géneration). On voit qu’elles ont vieilli, mêmes celles qui datent d’il y a dix ans. Elles témoignent d’une époque, d’une nation qui aujourd’hui a profondement changé (heureusement), qui a reconstruit non seulement ses villes mais aussi sa culture, qui cohabite avec son passé tragique. Kiefer nous parle du passé, mais avec des images qui nous font penser à l’avenir le plus sombre.
__________________
MKM Museum
Küppersmühle für Moderne Kunst
Innenhafen Duisburg
Philosophenweg 55
D - 47051 Duisburg
Ouvert le
mercredi de 14 à 18h
Le samedi et le
dimanche de 11 à 18h
Fermé le lundi et
le mardi, ouvert le vendredi sur rdv
Commentaires