Depuis des années, je tombe à intervalles réguliers, sur l’art concret.
La dernière fois, c’était lors de ma visite à un espace d’art contemporain très particulier et assez perdu, le Situation Kunst, à Bochum.Je précise d’abord que je n’aime pas du tout l’art concret. Quand je me trouve face à une peinture ou une sculpture concrète, je ne peux pas m’empêcher de tomber dans les clichés les plus grossiers en disant : « Mais ça c’est de l’art? ».
Mais ensuite, l’historienne d’art qui est en moi ressort et je culpabilise. Car parmi mes bonnes résolutions pour 2010 figure celle de me désintoxiquer de la culpabilisation, c'est pourquoi je suis partie à la recherche de l’art concret dans mes livres d’art.
Theo Van Doesburg, Counter Composition V, huile sur toile, 1924, Stedeljik Museum Amsterdam
C'est en 1930 que ce terme apparaît à côté d’« art » pour la 1ère fois, par Theo Van Doesburg (un copain du plus connu Piet Mondrian), qui définit son art comme « Peinture concrète et non abstraite, parce que rien n'est plus concret, plus réel qu'une ligne, qu'une couleur, qu'une surface ». La différence entre peinture abstraite et concrète réside donc dans la rupture que l’art concret fait avec le symbolisme: l’art abstrait est toujours la sublimation d’un modèle du monde réel, tandis que l’art concret traite tout simplement des éléments qui constituent une œuvre d’art, sans aucune implication symbolique.
A partir de ce moment, plusieurs groupes et artistes ont utilisé ce terme « concret » pour désigner leur œuvre. Je pense aux artistes minimalistes, qui employaient pour leurs sculptures et peintures des matériaux industriels, en formes essentielles, sans aucune volonté de décoration et aucune référence symbolique ou mystique. L’œuvre d’art est un objet dans lequel toute gestuelle est supprimée. Je pense aux peintures de Franck Stella, aux neon de Dan Flavin, aux sculptures de Carl Andre. Ce courant était une réaction aux mouvements précedents, tels que l'Expressionnisme Abstrait (Jackson Pollock, Marc Rotko, Willem de Kooning) et le Pop Art (Andy Warhol).
La tendance à un art qui ne renvoie à rien d’autre qu’à lui-même et à ses instruments tangibles ressort de temps en temps dans l’histoire de l’art. Un des derniers courants très célèbres en ce sens est d’origine française et notamment niçois. Si vous vous êtes occupé d’art contemporain sur la Côte d’Azur, vous n’avez pas pu échapper à cette irrésistible tendance des jeunes artistes à revenir de temps en temps sur les traces de leurs pères support-surfacistes.Noel Dolla, Torchon à bandes roses, acrylique sur torchon
Ce groupe (Support/Surfaces), qui comptait parmi les autres Claude Viallat, Bernard Pagès, Noël Dolla, Louis Cane, ne s’intéressait pas au sujets des peintures, à des divagations mentales ou personnelles, mais proposait la simple mise à nu des éléments qui constituent le fait pictural. Voilà pourquoi la plus part des fois, ces tableaux n’expriment rien, sauf leur neutralité et leur « existence en tant qu’objets ».
Daniel Dezeuze, Chassis, 1968
Et, car je ne veux pas donner satisfaction à tous ceux qui disent « Moi aussi je peux le faire », je vous dis que, malgré ce plongeon dans l’histoire de l’art, je n’apprécie pas plus l’art concret, mais je peux au moins comprendre les causes de cette exigence de simplification et de refléxion sur les instruments de l’art. Et finalement laissez-moi vous dire que je trouve parfois plus honnêtes les toiles des Support Surfaces que certaines œuvres minimalo – conceptuelles qui infestent comme des mauvaises herbes les galeries d’art contemporain.
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