Je ne dois marcher que dix blocks, passer de l’autre côté du pont et rejoindre le quartier branché de Bedford. Une fois sur place, je constate : à part deux noms qui font office d’ancêtres (Merzbow, Sonic Youth), je ne connais personne. Cela tombe bien car cela fait maintenant plusieurs années que je me pose la question : quel bruit la jeunesse d’aujourd’hui écoute-t-elle ? Réponse : c’est très varié. Je me souviens d’un groupe très maniéré, genre coldwave maladroite reprenant les clichés du genre. Mais bon, c’est toujours aussi bon la boîte à rythme, les synthés et la danse de Nicolas Syrkis (Indochine). Avant, un bûcheron tabasse sa basse avec forte distorsion pendant une demi-heure et finalement (trop bon) hurle. Enfin, et je dois en oublier, les stars de la soirée : « Bastard Noise ». Super organisation de Arch music avec gueulante savamment posée sur des ambiances très réussies, personnelles. Le tout dans une efficacité cinématographique. Le public a l’air un peu spécialiste endormi, genre étudiant venant de très loin pour voir son groupe favori faire « qurrrrrrrrrshhhhhhhhhhhhshsrrrrrrrr » avec des machines en live.
A noter, au bar, la présence d’un grand adolescent pas comme les autres. Thurston Moore, le chanteur de Sonic Youth, quelques vinyles sous le bras, passe la soirée accoudé, discutant avec qui veut de tel ou tel obscur groupe inconnu qui a fait un concert avec une scie électrique dans un garage en 1976. Treize ans plus tôt, en pleine passion pour sa formation, je me souviens l’avoir suivi dans un bar du Boulevard Rochechouart, devant l’Elysée Montmartre pour lui demander une place de concert. Je ne sais pas si c’est mon anglais, la présence de leur tout jeune enfant ou le« jetlag, fuck !», mais il m’avait superbement snobé.
Hein ? c’est fini ? j’ai tenu jusqu’au bout sans m’endormir. Je cherche à rejoindre un ami à la grand-ville, Manhattan. Histoire de (m’la) raconter cette soiree tres eclectique dont je suis fier en buvant un dernier verre. Seulement, à trois heures du matin, le choix est restreint : au travers de l’East Village, notre errance nous conduit à pousser la porte du COYOTE UGLY.
Alors que nous sommes au cœur d’un des quartiers les plus courus de la planète… nous nous retrouvons en plein décalage. Souvenons nous des feuilletons « Sheriff , fais-moi peur ». : La décoration est faite de soutien-gorge, un punching-ball occupe quelques hommes au fond de la pièce, les néons de marques de bières éclairent le vieux lambris. Le tout sur une sélection des morceaux de rock ricains FM des années 80 les plus ringards. Ceci pour l’univers. Dès notre entrée, on peut noter quelques caractéristiques comme :
-Tout le monde est saoul- Les filles qui dansent sur le bar n’ont pas l’air du métier.
- La population n’est pas new-yorkaise.
- De nombreux extraits de presse forment comme un hall d’accueil à l’entrée du bar…
Où sommes-nous ? le Coyote Ugly est juste LE bar mythique qui a donné naissance à un film et une grande famille de bars Coyote Ugly aux Etats-Unis. Sa particularité est d’être animé par les coyotes girls (serveuses) dont la mission annoncée est de faire boire des shots aux hommes. Pour cela, tous les moyens sont bons : tenus et attitudes évocatrices, défilé sur le bar consistant plus à de la simulation qu’à une chorégraphie. Le lieu est épique : les copines des piliers de bar en redemandent. Alors que les serveuses embrassent leur gros bébé, elles n’hésitent jamais à monter elle-même sur le bar pour rivaliser de séduction. L’alcool, sur le coup de trois heures du matin, a la vertu d’ajouter un côté surréaliste. Les scènes sans gênes se côtoient. La plupart du public est en pèlerinage et profite d’une semaine à New-York. Les plus assidus viennent du New-Jersey voisin. Au milieu de ce rituel redneck (paysans), débarquent régulièrement quelques jeunes hipsters (branchés) new-yorkais que l’on reconnaît facilement : maigres, en petit groupe qui peut comporter des noirs et des asiatiques. Heureux d’avoir trouvé un lieu où échouer, ils apprécient que la bière soit la moins chère du pays et hallucinent devant le spectacle : la serveuse monte sur le bar et renverse la bouteille directement dans le gosier du client, pendant que le public reprend en choeur la chanson qui va avec les dernières gouttes que celui-ci lape sur le ventre de la patronne : « lick it up, lick it up ». AC/DC point en l’air, bande sonore de punching-ball : tout est parfait, jusqu’au ronflement de quelques Harley garées devant. La classe. C’est sur, je reviendrai.
Lisez la première partie de l'article d'Emmanuel sur la performance de Theresa Byrnes.
Coyote Ugly : 153, 1st Ave New
York, NY 10003
USA
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